"Nous n’attendrons pas que tous les autres soient d’accord." Nicolas Sarkozy a accéléré la mise en place d’une taxe sur les transactions financières, vendredi 6 janvier, menaçant de faire cavalier seul. Mais la France peut-elle mettre en place la taxe Tobin ? Décryptage.

• De la taxe Tobin à la taxe sur les transactions financières

En 1972, l'économiste américain James Tobin propose de taxer les transactions financières. Les banques centrales prélèveraient 0,5 % sur les mouvements pour lutter contre la fuite des capitaux. L'argent récolté serait redistribué en priorité aux pays défavorisés.

Dans les années 1990, Attac (Association pour une taxe Tobin d'aide aux citoyens) milite de nouveau pour sa création. Mais en 2001, Tobin, adepte du libre-échange, refuse que son nom soit associé à une logique protectionniste, comme le développe Libération. Attac devient l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne.

• Comment cela fonctionne-t-il ?

La taxe Tobin est comme un grain de sable qui sert à réduire les échanges. Le système devient moins lucratif. Ceux qui font beaucoup d’allers-retours sur les marchés sont pénalisés car ils paient à chaque achat.

Les frais liés aux échanges financiers existent déjà. Entre un vendeur et un acheteur, une société intermédiaire touche environ 1 % de la transaction. De la même façon qu’un notaire touche une commission sur la vente d’une maison.

La mise en place de la taxe Tobin augmenterait le paiement d’une transaction d’un montant faible, 0,1 % a priori. Les organismes intermédiaires, comme les banques, prendraient en charge une partie de la taxe (par exemple 0,05 %) afin de ne pas trop réduire le nombre des échanges. L’autre partie des frais serait à la charge des clients.

Prenons un exemple. Vous souhaitez vendre une de vos actions. Vous allez vous adresser à un intermédiaire financier qui trouvera un acheteur. L’acheteur et vous-même partagerez les frais liés à la transaction, soit 1,05 % du coût de l’échange. 0,95 % reviendra à l’intermédiaire et 0,1 % sera perçu au titre de la taxe sur les transactions financières.

"En gros, cela ne concerne que les banques car les investisseurs passent majoritairement par elles, résume Jean-Marc Daniel, professeur à l’Ecole supérieure de commerce de Paris. Mais les banques n’en assumeraient qu’une partie et feraient peser l’autre partie de la charge sur leurs clients. Les frais bancaires augmenteraient."

• Quels sont les acteurs concernés ?

La Commission européenne distingue deux grands marchés, comme l'explique le webmagazine européen Le Taurillon. Le problème, c’est que le marché le plus risqué serait le moins taxé :

- Le marché des actions et des obligations Fonctionnant sur le long terme, il serait taxé à 0,1 %. Les échanges y sont plus rares et moins risqués. "S'agissant d'une action, la notion de pari n’existe pas", explique Alain Trannoy, directeur de recherches à l'EHESS.

- Le marché des produits dérivés Fonctionnant sur du court terme, il serait taxé à 0,01 %. Les échanges, effectués notamment par les fonds spéculatifs, sont plus complexes et plus risqués. "Sur ces marchés, on échange des promesses, explique Alain Trannoy. Le prix d’aujourd’hui dépend du prix de demain et ainsi de suite." Les achats ou ventes spéculatifs se caractérisent par leur grand nombre, leur extrême rapidité et leur bénéfice faible. Une taxation légère permettrait donc de ne pas trop handicaper ces échanges.

• Combien rapporterait la taxe et où irait l'argent ?

Tout dépend de l’échelle à laquelle la taxe serait mise en place. Selon les estimations, une taxe européenne rapporterait entre 50 et 60 milliards d'euros par an.

La France et la Belgique ont voté une loi en 2001 qui les engage à mettre en place la taxe dès que tous les pays membres de l’UE s’y seront engagés, aux conditions de la Commission européenne.

Cette institution prévoit trois destinations possibles pour le revenu de la taxe :

- il pourrait être versé au budget de l’UE

- il pourrait être versé au fonds de stabilité financière (FESF), auquel cas il s’agirait d’une "mise au pot commun"

- il pourrait être versé à l’aide au développement.

• La France peut-elle se lancer seule ?

Ce scénario n’est "pas du tout" réaliste pour Alain Trannoy. Il rappelle la tentative de la Suède, dans les années 1990, qui s'est soldée par un échec car les marchés ont fui à Londres. "C'est une tactique du gouvernement pour pousser les autres pays à accélérer, mais la menace n’est pas crédible." Bref, un coup de bluff qui n'aboutirait pas.

Un espoir illusoire pour Jean-Marc Daniel aussi. Si la France devait lancer la taxe seule, elle bénéficierait d'une forte entrée d’argent au départ, car tout le monde rachèterait ses biens. "Mais le flot serait vite tari et il n’y aurait rapidement plus rien, analyse-t-il. Je pense que ça ne verra jamais le jour nulle part. C’est un leurre car la tendance historique est au laissez-passer. Veut-on réduire les mouvements ? Je ne crois pas."

Alain Trannoy est un peu plus optimiste dans le cadre d'une adoption européenne. Selon lui, une telle action pourrait influencer l’opinion publique américaine. "Il faudrait que toute la zone géographique européenne - y compris le Royaume-Uni et la Suisse - s’engage afin de pousser les Américains à le faire", explique-t-il.

Reste que le projet ne vaut que s'il est repris au niveau mondial. "C’est la même logique que la lutte contre la peine de mort, mais là, les condamnés peuvent s’exiler pour vivre ailleurs", concède Alain Trannoy.

Aurélie Delmas